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27 Juin 2026
À l'occasion de la parution prochaine d'un livre consacré à Joseph Goebbels, nous avons rencontré l'historien mérignacais, spécialiste du nazisme, qui répond à nos questions sur l'un des principaux artisans de la propagande du IIIᵉ Reich.
Eric Ghaffar: Dans quelques semaines paraîtra votre nouveau livre consacré à Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande du régime nazi, et à son discours sur la guerre totale de février 1943. Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à cette figure centrale du IIIᵉ Reich ?
Didier Chauvet: Le point de départ de ce travail est la question de la guerre totale telle qu’elle se pose au régime nazi après la catastrophe de Stalingrad. La défaite de la VIe Armée allemande, en février 1943, constitue un tournant majeur de la Seconde Guerre mondiale. Pour la première fois, une partie importante de la population allemande prend conscience que la guerre ne sera ni courte ni nécessairement victorieuse. Le régime doit alors répondre à une crise militaire, politique et psychologique d’une ampleur inédite.
Dans ce contexte, Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande, apparaît comme l’un des principaux promoteurs de la guerre totale. Depuis plusieurs mois déjà, il plaide pour une mobilisation beaucoup plus radicale de la société allemande, de l’économie et des ressources humaines. Selon lui, l’Allemagne ne peut espérer l’emporter qu’en consacrant toutes ses forces à l’effort de guerre et en supprimant les derniers espaces préservés des contraintes du conflit. Cependant, ses projets se heurtent à de nombreuses résistances au sein même de la direction nazie.
Hitler, contrairement à une idée souvent répandue, hésite longtemps à franchir ce pas. Il redoute les conséquences d’une mobilisation totale sur le moral de la population et craint qu’une aggravation des sacrifices imposés aux civils ne fragilise l’adhésion au régime. D’autres dignitaires, au premier rang desquels Hermann Göring, défendent également leurs prérogatives et voient d’un mauvais œil l’activisme de Goebbels. Les rivalités personnelles, les conflits de compétences et la structure polycratique du régime nazi freinent considérablement la mise en œuvre des mesures réclamées par le ministre de la Propagande.
C’est dans ce contexte de crise et de luttes internes qu’intervient le célèbre discours du 18 février 1943 au Palais des sports de Berlin. Ce discours constitue un moment central, voire incontournable, pour comprendre l’évolution du IIIe Reich à partir de 1943. Goebbels y met en scène une démonstration de mobilisation collective soigneusement orchestrée, destinée à convaincre les Allemands que la seule issue possible réside dans l’intensification de l’effort de guerre. La célèbre question adressée au public — « Voulez-vous la guerre totale ? » — est devenue l’un des symboles les plus connus de la propagande nazie.
Mais ce discours ne doit pas être considéré uniquement comme un exercice oratoire. Il représente aussi une tentative politique de Goebbels pour imposer sa vision de la conduite de la guerre et renforcer son influence au sein du régime. Derrière la rhétorique spectaculaire se joue une bataille de pouvoir entre les principaux responsables nazis. Le discours du 18 février 1943 est ainsi à la fois un acte de propagande destiné à la population allemande et un message adressé aux élites du Reich. C’est aussi un message aux Alliés : l’Allemagne ne cèdera pas.
C’est précisément ce qui en fait un objet historique fascinant. À travers l’étude de ce discours, il est possible de saisir non seulement les mécanismes de la propagande nazie à un moment critique de la guerre, mais aussi les tensions internes du régime, ses contradictions et sa difficulté à adapter son fonctionnement à une guerre devenue mondiale, industrielle et désormais défensive. Le discours sur la guerre totale est donc bien davantage qu’un simple événement médiatique : il constitue une clé essentielle pour comprendre l’histoire du IIIe Reich dans sa phase de radicalisation ultime.
Mon livre est le premier en France entièrement consacré à cet événement majeur.
Eric Ghaffar: Combien de temps de recherches et de travail vous a demandé l'écriture de cet ouvrage ?
Didier Chauvet: Pour cet ouvrage ça représente un peu plus de deux ans de travail, entre les recherches archivistiques et l’écriture.
Eric Ghaffar: Vous avez également consacré deux livres à Sophie Scholl, l’une des grandes figures de la résistance allemande. Comment naît cette passion pour l’histoire de cette période si sombre du XXᵉ siècle ?
Didier Chauvet: J’ai consacré en effet deux livres à Sophie Scholl, figure emblématique de la résistance intérieure allemande.
Mon intérêt pour cette période est né très tôt, d’abord parce qu’elle constitue sans doute l’un des moments les plus décisifs de l’histoire contemporaine. La Seconde Guerre mondiale et le national-socialisme (nazisme) posent des questions fondamentales sur le pouvoir, l’idéologie, la responsabilité individuelle et collective, ainsi que sur la capacité des sociétés à basculer dans la violence de masse.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de comprendre les mécanismes humains qui se cachent derrière les événements. Comment un régime comme le IIIᵉ Reich a-t-il pu conquérir et conserver l’adhésion d’une grande partie de la population ? Comment la propagande a-t-elle fonctionné ? Comment des individus ont-ils pu devenir les acteurs ou les relais d’un système criminel ? C’est ce qui m’a conduit à travailler sur Joseph Goebbels, figure centrale de la propagande nazie par exemple.
Mais l’histoire de cette période ne se résume pas aux bourreaux. Elle est aussi celle de ceux qui ont refusé de se soumettre. C’est ce qui explique mon intérêt pour Sophie Scholl. À travers elle, on découvre une autre Allemagne, celle qui a résisté, souvent de manière isolée et au prix de sa vie. Son parcours est fascinant parce qu’il montre qu’au cœur même d’une dictature totalitaire, des hommes et des femmes ont été capables de dire non.
Au fond, mes travaux sur Goebbels et sur Sophie Scholl relèvent d’une même démarche. Ils explorent deux faces opposées d’une même réalité historique : d’un côté, les mécanismes de l’embrigadement, de la propagande et de la soumission ; de l’autre, le courage moral, l’esprit critique et la résistance. Comprendre l’un sans s’intéresser à l’autre me semblerait incomplet.
D’autre part, à travers mes 15 livres précédents sur le nazisme, j’ai travaillé sur de multiples aspects de cette période.
C’est aussi ce qui rend cette période toujours actuelle. Elle nous rappelle que les démocraties ne sont jamais acquises définitivement, que les mots peuvent être des armes redoutables, mais aussi que des individus, même très minoritaires, peuvent choisir de défendre leurs convictions face à la pression du conformisme et de la peur.
Eric Ghaffar: On assiste aujourd’hui, dans plusieurs pays, à une montée des extrémismes et à une résurgence de l’antisémitisme. Voyez-vous des parallèles avec les années 1930, ou estimez-vous que le contexte est fondamentalement différent ?
Didier Chauvet: L’historien doit toujours se montrer prudent avec les comparaisons entre les époques. L’histoire ne se répète jamais à l’identique et il serait erroné d’affirmer que nous revivons les années 1930. Le contexte politique, économique, social et international est différent.
Cela étant dit, certaines similitudes méritent d’être observées. Les années 1930 furent marquées par une forte polarisation politique, une défiance croissante envers les institutions démocratiques, le sentiment d’un déclassement de certaines catégories de la population et la recherche de boucs émissaires. Ces phénomènes existent également aujourd’hui sous des formes diverses et contribuent à la progression de mouvements radicaux dans de nombreux pays.
La question de l’antisémitisme est particulièrement intéressante. L’antisémitisme traditionnel, celui qui s’appuyait sur des stéréotypes raciaux, religieux ou nationalistes hérités du XIXᵉ siècle, n’a pas disparu, mais il est aujourd’hui largement marginalisé dans l’espace public et socialement disqualifié dans la plupart des démocraties occidentales. En revanche, on assiste à l’émergence ou au renforcement d’autres formes d’antisémitisme, qui empruntent parfois des voies différentes.
On constate notamment, dans certains secteurs de l’extrême gauche radicale, le développement d’un discours où l’antisionisme peut parfois glisser vers des représentations ou des stéréotypes visant les Juifs eux-mêmes. Bien entendu, la critique de la politique d’un gouvernement israélien relève du débat démocratique légitime. Mais lorsque l’on essentialise les Juifs, que l’on les rend collectivement responsables des actions d’un État ou que l’on recycle des imaginaires complotistes anciens sous un vocabulaire nouveau, on entre dans un registre qui relève de l’antisémitisme. C’est un phénomène qui mérite d’être étudié sans tabou et sans instrumentalisation politique.
Les différences avec les années 1930 demeurent néanmoins majeures. Le national-socialisme reposait sur une idéologie raciale structurée et radicale, sur un projet totalitaire et sur des ambitions expansionnistes clairement assumées. La notion de Lebensraum, d’espace vital à conquérir par la force, constituait l’un des piliers de la vision du monde hitlérienne. On ne retrouve pas aujourd’hui, dans les programmes des principaux partis nationalistes européens, un projet comparable de conquête territoriale ou de réorganisation raciale du continent. Même si bien entendu, il existe divers degrés au sein de ces mouvances. Mais, globalement, de ce point de vue, l’analogie a rapidement ses limites.
L’exception la plus notable concerne sans doute la Russie de Vladimir Poutine, dont le discours sur l’histoire, la nation et les frontières s’accompagne d’une politique de guerre visant à remettre en cause l’ordre territorial issu de la fin de la Guerre froide, puis de « l’explosion » de l’URSS. Sans assimiler le régime russe au IIIᵉ Reich, l’invasion de l’Ukraine a remis au premier plan des logiques de puissance et de conquête territoriale que beaucoup d’Européens pensaient appartenir au passé.
À mes yeux, l’enseignement principal des années 1930 n’est donc pas de chercher des copies conformes du passé dans le présent, mais de rester attentif aux mécanismes qui fragilisent les sociétés démocratiques : la radicalisation du débat public, la désignation de groupes comme responsables de tous les maux, la diffusion de théories complotistes et la banalisation progressive de certaines formes de haine. C’est sur ces dynamiques que l’histoire peut nous aider à réfléchir.
Eric Ghaffar: En tant qu’historien spécialiste du nazisme, quel regard portez-vous sur cette évolution du climat politique et sociétal ?
Didier Chauvet: Mon regard est avant tout celui d’un historien. Je ne suis pas politologue. Mon rôle n’est pas de distribuer des brevets de respectabilité ou, à l’inverse, de qualifier trop rapidement telle ou telle situation de « retour des années 1930 ». L’histoire est plus complexe que cela.
En revanche, l’étude du nazisme m’a appris à être attentif à certains phénomènes : la polarisation croissante du débat public, la difficulté à accepter la contradiction, la montée des logiques de camp et la tentation de désigner des responsables uniques à des problèmes complexes. Ce sont des évolutions que l’on observe aujourd’hui dans de nombreuses démocraties.
Je suis également frappé par le retour en force des discours émotionnels au détriment du débat rationnel, ainsi que par la vitesse avec laquelle les réseaux sociaux favorisent la diffusion des rumeurs, des théories complotistes ou des discours de haine. Bien entendu, nous ne sommes pas dans l’Europe des années 1930, mais les mécanismes de radicalisation de l’opinion restent un sujet de vigilance.
L’histoire du nazisme nous rappelle enfin que les démocraties ne disparaissent généralement pas du jour au lendemain. Elles peuvent s’affaiblir progressivement lorsque la confiance dans les institutions, dans les faits et dans le pluralisme recule, à l’image de la République de Weimar le système politique qui a précédé le nazisme en Allemagne. C’est pourquoi l’étude de cette période demeure très utile : non pour prédire l’avenir, mais pour mieux comprendre les fragilités auxquelles nos sociétés peuvent être confrontées.
Eric Ghaffar: Vous intervenez également dans un documentaire consacré à Sophie Scholl et à la Rose blanche. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? Quel est votre rôle dans ce projet, et qu’apporte-t-il de nouveau sur cette figure de la résistance allemande ?
Didier Chauvet: Oui, C’est un projet particulièrement enthousiasmant auquel je suis très heureux de participer. Ce film documentaire, La Rose blanche la foi en résistance, est réalisé par Elisabeth Scherrer, une autrice-réalisatrice dont j’apprécie beaucoup le travail. Elle a notamment signé Le Ballon de la Liberté, un film documentaire remarquable tant sur le fond que sur la forme, diffusé sur Canal+ et sur la ZDF en Allemagne. Son approche allie une grande rigueur historique à une véritable qualité narrative, ce qui est assez rare. Son film sur la Rose blanche met en lumière l’aspect de la foi dans l’engagement des jeunes de la Rose blanche, élément central, et apporte donc un regard nouveau marquant.
Dans ce film consacré à la Rose blanche et à Sophie Scholl, j’interviens en tant qu’historien du nazisme et spécialiste de Sophie Scholl et de la Rose blanche. Mon rôle ne s’est d’ailleurs pas limité aux interviews filmées. En amont du tournage, j’ai eu de nombreux échanges avec Elisabeth Scherrer afin d’apporter des éclairages sur le contexte du IIIᵉ Reich, sur le parcours de Sophie Scholl, celui de son frère Hans, ainsi que sur l’histoire et l’évolution du groupe de résistance de la Rose blanche. Ce travail préparatoire s’est fait au fil de plusieurs discussions et d’une importante correspondance, avec le souci constant de la précision historique. Cette partie du travail fut également passionnante.
Le documentaire réunit également d’autres intervenants, notamment l’excellent Adrien Louandre, ainsi que plusieurs témoins allemands ayant un lien direct avec les familles des membres de la Rose blanche. Cette dimension est particulièrement intéressante car elle permet de croiser l’analyse historique avec une mémoire familiale encore vivante.
Le projet a été réalisé à la demande de la chaîne KTO, qui souhaitait proposer un regard approfondi sur cette figure majeure de la résistance allemande. Ce qui me semble particulièrement précieux dans ce film, c'est qu’il ne se contente pas de présenter Sophie Scholl comme une icône ou un symbole. Il cherche à restituer la complexité de son parcours, son évolution intellectuelle et spirituelle, ainsi que le contexte extrêmement difficile dans lequel elle a choisi de s’engager. C’est cette dimension humaine qui, à mon sens, permet de mieux comprendre la force et la singularité de son engagement. Le talent d’Elisabeth Scherrer et son sens de l’écoute donne aussi une force supplémentaire à son travail quel que soit le thème.
Eric Ghaffar: Pour conclure, pouvez-vous nous dévoiler le thème de votre prochain livre, ou est-il encore trop tôt pour en parler ?
Didier Chauvet: J’ai effectivement plusieurs projets en cours, même si tous ne sont pas au même stade d’avancement. L’un d’eux porte sur les infirmières allemandes sur le front de l’Est entre 1941 et 1944. À travers ce travail, je souhaite explorer une question complexe : celle du soin au sein même d’une guerre d’anéantissement. Comment ces femmes ont-elles vécu leur engagement au plus près du front ? Quel regard portaient-elles sur le conflit et sur les violences auxquelles elles étaient confrontées ? C’est un sujet encore relativement peu étudié qui permet d’aborder le IIIᵉ Reich sous un angle original.
Je travaille également sur un ouvrage consacré au système nazi dans son ensemble. L’objectif est de proposer une réflexion globale sur le fonctionnement du régime, ses structures de pouvoir, ses mécanismes de contrôle et les ressorts de son adhésion populaire.
Parallèlement, je poursuis mes travaux sur Sophie Scholl. J’ai en effet un projet qui viendra compléter cette « trilogie » que je lui consacre. Ce nouveau projet sera davantage centré sur son rapport à la foi et sur la dimension spirituelle de son engagement. C’est un aspect essentiel pour comprendre son parcours, mais qui reste souvent secondaire dans les représentations les plus connues de la jeune résistante allemande. C’est le film d’Elisabeth Scherrer qui m’a donné envie d’explorer en profondeur cet aspect.
Enfin, un autre projet me tient particulièrement à cœur. La conférence sur l’histoire du camp d’Auschwitz que j’ai donnée à la Médiathèque Michel-Sainte-Marie de Mérignac, dans l’Auditorium François-Lombard, les 25 et 30 janvier 2025, dans le cadre de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah instituée par les Nations unies, sera adaptée sous forme de livre et paraîtra à l’automne 2026. Cette conférence a rencontré un écho important et a également fait l’objet d’une diffusion radiophonique et d’une suite diffusée à la télévision pour une émission spéciale à laquelle j’ai participé. Je suis heureux de pouvoir lui donner une nouvelle vie à travers un ouvrage qui permettra d’approfondir les thèmes que j’ai abordés devant le public.
Comme vous le voyez, les sujets ne manquent pas. Ils ont toutefois un point commun : comprendre les hommes et les femmes confrontés à l’une des périodes les plus tragiques de l’histoire européenne, ainsi que les choix qu’ils ont été amenés à faire dans des circonstances exceptionnelles.